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Littérature anglaise - Page 26

  • Le bal des espoirs

    Anna Hope ouvre son roman La salle de bal (traduit de l’anglais par Elodie Leplat) sur un bref prologue situé en Irlande en 1934. Par « une belle et douce journée », une femme marche vers une maison, aperçoit un homme en haut d’une échelle, l’observe en hésitant, puis marche vers lui en disant son nom.

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    High Royds Hospital - Menston Asylum (YouTube), qui a inspiré l'asile de Sharston dans le roman

    Retour en 1911 : le récit commence à l’opposé de cette douceur. Ella Fay, une jeune Irlandaise, se retrouve dans un endroit inconnu qui n’est pas la prison à laquelle elle s’attendait. Des femmes en uniforme, un dortoir, d’autres femmes qui radotent ou geignent, personne à qui parler vraiment, sauf cette « grande fille pâle » qui s’assied près d’elle au petit déjeuner : Clem lui explique ce qui se passe autour d’elle à l’asile de Sharston.

    Ella sait que c’est un endroit pour les aliénés, pour les pauvres. Elle n’est pas folle : elle a juste cassé une fenêtre à la filature où elle travaille depuis ses huit ans. Le Dr Charles Fuller la convoque pour compléter son dossier d’admission. Ella vivait avec son père, sa mère est morte. Ella se dit prête à rembourser les dégâts, frappe la table en le voyant écrire sans lui répondre – il note « pulsions violentes » et appelle les infirmières. La jeune femme leur échappe et s’encourt dehors où elle aperçoit deux hommes « debout dans un trou » avant de glisser dans la boue et d’être emmenée de force. L’un des deux lui avait tendu la main : « Hé, ça va ? »

    La romancière alterne trois points de vue : celui d’Ella, celui de John (la main secourable), celui de Charles, un des médecins. John Mulligan travaille avec Dan Riley, qui l’a pris sous son aile, à creuser des tombes sous la surveillance de Brandt, un Anglais brutal. Dan, ancien marin, n’est jamais à court d’histoires ou de chansons. Les hommes et les femmes vivent séparément à l’asile, sans se voir. Aussi les deux amis se sont réjouis de la cavale d’Ella : « Une sauvagerie en elle. Une liberté. Qui vint se planter dans le ventre de John et lui vriller les tripes. » Il lui a tendu la main, avant que Brandt l’attrape et lui tire les bras dans le dos.

    Le Dr Charles Fuller est aussi musicien. Il défend auprès du directeur le rôle thérapeutique de la musique pour les patients – « Mozart pour les épileptiques. Ou Bach. Les patients semblent apprécier l’ordre que cette musique leur procure (…) ». Lui préfère entre toutes la musique pour piano seul, dirige l’orchestre. Le directeur l’interroge sur la fille qui a tenté de fuir ; il ne veut plus d’évadés, cela nuit à la réputation de l’asile. Quand Fuller annonce qu’il aimerait préparer une allocution pour le Congrès international de la Société d’éducation eugénique, il le rabroue et le renvoie à ses fonctions.

    Charles travaille à l’asile depuis cinq ans, cet emploi lui a permis d’échapper à ses parents, indifférents à son amour de la musique. En faisant le tour des patientes, il interpelle Clem, toujours à lire dans ses moments libres, ce qu’il juge nuisible, puis s’installe au piano. Chez les hommes, en jouant un Impromptu de Schubert, il voit que John Mulligan est sensible à la musique. Le vendredi soir, il y a un bal réservé à ceux et celles qui se sont bien tenus durant la semaine et tiennent encore debout, mais John décline d’abord l’invitation.

    Aux propositions (des textes non fictifs) des eugénistes (dont Churchill), favorables à la stérilisation des aliénés indigents, le Dr Fuller voudrait opposer son programme d’amélioration par la musique, la culture, et l’appuyer sur son expérience à Sharston, « un rapport sur les bénéfices de la musique et de la ségrégation à l’asile ». Frustré dans ses ambitions, il révélera un caractère ambivalent.

    Clem explique les choses à Ella, les deux femmes travaillent à la blanchisserie. Tout le monde craint d’être envoyé au pavillon des chroniques d’où on ne sort pas, sinon pour le cimetière. Mieux vaut « être sage ». Clem, Clemency Church, aime citer Emily Dickinson ; de bonne famille, elle a échoué à l’asile après une grève de la faim pour échapper à un mariage imposé. Son père lui apporte régulièrement des livres. Clem aime la musique et apprécie que le Dr Fuller leur en joue. Elle rêve d’aller un jour à l’université.

    La magnifique salle de bal deviendra l’endroit des retrouvailles entre Ella et John. Quand celui-ci se décide à lui écrire, elle peut compter sur Clem pour répondre – Ella ne sait pas écrire. Anna Hope raconte avec beaucoup de pudeur la manière dont ces personnages, malgré l’asile, trouvent l’un chez l’autre de quoi nourrir leur espoir d’une autre vie, de liberté. Ils en sont loin. Le règlement, le travail, les surveillants, les infirmières se mettent souvent en travers de leurs désirs. Et leur sort est entre les mains du Dr Fuller, aux humeurs changeantes. Aucun d’eux n’est à l’abri de grosses déceptions.

    Dans une note en fin de volume, la romancière décrit l’asile de Menston dans le Yorkshire, où son arrière-arrière-grand-père a été patient à partir de 1909. La salle de bal est un beau roman qui voit émerger une improbable histoire d’amour dans cet endroit de misère sociale ou mentale, de promiscuité et de solitude.

  • Admiration

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    « C’est l’admiration qui m’a rendue libre, et aussi une certaine timidité, rançon d’une intense admiration. »

    Susan Sontag, Pèlerinage

     

    « Creusons le passé. Admirons tout ce qui peut être admiré chaque fois que cela nous est donné. Mais aujourd’hui les gens sont tellement avares de leur sympathie dès qu’il s’agit du passé. »

    Susan Sontag, Exposé (Debriefing)

  • Susan Sontag chez Mann

    Quoique je lise peu de nouvelles, j’ai ouvert Debriefing, un recueil de Susan Sontag (1933-2004), dont j’avais aimé les romans En Amérique et L’amant du volcan. En réalité, il s’agit de « textes courts de fiction » comme elle en a écrit toute sa vie. Le recueil rassemble des textes publiés à l’origine dans la presse américaine dans les années 1960-1970.

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    La villa de Thomas Mann (1550 San Remo Drive, Pacific Palisades, Los Angeles)

    J’ai beaucoup aimé le premier, Pèlerinage (traduit par Marie-France de Paloméra) où Susan Sontag raconte d’abord son bonheur, à quatorze ans, de s’élancer bientôt vers la réalité, « une fois délivrée de ce long emprisonnement qu’était l’enfance ». Sa mère, « veuve affligée d’une incurable bougeotte », venait de déménager « du désert de l’Arizona du Sud vers la côte sud de la Californie » et l’adolescente s’était fixé pour tâche « d’éviter l’imbécillité (…), les stupidités des copains de classe et des professeurs, les platitudes affolantes » qu’elle entendait à la maison.

    Lectrice insatiable depuis sa « plus tendre enfance », elle a vite repéré une librairie où elle se rend après l’école : « pour lire, debout, quelques-uns des ouvrages de la littérature mondiale, les achetant quand je le pouvais, les volant quand je l’osais » - « il me fallait posséder mes livres ». Elle a bientôt quelques amis, plus vite qu’elle ne s’y attendait, avec qui elle peut parler de ses lectures et découvre la musique avec Elaine qui joue de la flûte et Mel du piano.

    Son « meilleur ami » s’appelle Merrill, un garçon d’un autre lycée avec qui elle projette de « rentrer ensemble à l’université de Chicago » - « vraiment intelligent et donc susceptible d’être rangé dans une catégorie à part » - il joue également du piano. Dans la voiture de ses parents, ils jouent à « Ecoute et dis-moi ce que c’est » (reconnaître les œuvres de Mozart, Debussy, Stravinski…).

    « J’accumulais les dieux. Ce que Stravinski était pour la musique, Thomas Mann le devint pour la littérature. » Elle achète La montagne magique et ne lâche pas son livre, l’emporte partout pendant un mois : « les personnages étaient des idées et les idées, des passions, comme je l’avais toujours pressenti. » Puis elle le fait lire à Merrill, qui l’adore aussi et lui dit un jour : « Pourquoi n’irions-nous pas le voir ? »

    Susan savait que des écrivains et musiciens célèbres habitaient en Californie du Sud, mais il lui paraissait « inimaginable d’entrer en contact avec l’un d’eux ». Merrill, malgré son opposition, a cherché le numéro de téléphone de Mann dans l’annuaire. Il a eu la femme de Mann au téléphone puis sa fille Katia qui est allée demander à son père s’il souhaitait rencontrer deux lycéens qui avaient lu ses livres ; il avait accepté. « Il nous attend pour le thé dimanche prochain à quatre heures. » Le récit de cette rencontre vaut vraiment la peine d’être lu.

    Les dix textes de Debriefing sont très différents les uns des autres et assez déroutants, parfois davantage des notes éparses qu’un récit. Début et fin de Projet de voyage en Chine : « Je vais en Chine. Par le pont Lo Wu, je franchirai la rivière Shum Chun pour aller de Hong Kong en Chine. » – « Peut-être vais-je écrire le récit de mon voyage en Chine avant d’y partir. »

    Les relations entre les femmes et les hommes, la sexualité, le rôle qu’on joue en famille ou dans la société sont des thèmes récurrents. Le mannequin raconte comment un homme fait fabriquer un mannequin vivant qui lui ressemble parfaitement pour « parler, manger, travailler, marcher et copuler » à sa place. Son remplaçant fait illusion mais après quelques mois, souffre de la même lassitude que lui…

    Bébé est une terrible fable sur un enfant « précoce ». La nouvelle raconte, séance après séance, les entretiens de ses parents avec un médecin « spécialisé dans ce genre de problèmes » ou plutôt leurs réponses à ses questions, que le lecteur imagine, ainsi que la vie chaotique de cette famille. On ne peut s’empêcher d’y voir un écho des difficultés de Susan Sontag avec son fils unique, qu’elle a eu à dix-neuf ans.

    Pour vous donner un aperçu de son style dans Debriefing, voici pour terminer un paragraphe extrait de Retour aux vieilles doléances, où la narratrice voudrait quitter une organisation : « Une seule façon de s’en sortir. (La candeur récompensée.) En mettant par écrit mes sentiments dans tout leur indécent illogisme, j’ai franchi le cercle magique dans lequel ils m’enfermaient. En affirmant que ce en quoi je crois est faux, et en le faisant en toute sincérité, j’ai conjuré le charme de la crédulité. Grâce à la magie blanche et libératrice de la raison, j’éprouverai peut-être des sentiments à l’égard de l’organisation, à l’égard de moi-même, comme je l’ai expliqué. Mais je n’y croirai plus. »

  • Au hasard des rues

    La voici, cette autre déambulation contée par Virginia Woolf, que Mrs Dalloway dans Bond Street m’a donné envie de relire : Au hasard des rues. Une aventure londonienne. Cette nouvelle située au milieu du recueil La mort de la phalène (traduction d’Hélène Bokanowski), ce sont quatorze pages que je conseillerais de lire à qui n’a jamais rien lu de Virginia Woolf – la quintessence de son art. Commençons.

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    « Personne sans doute n’a jamais éprouvé de passion pour un crayon à mine de plomb, mais il est des circonstances où nous désirons plus que tout en posséder un, des moments où nous sommes déterminés à trouver un objet, une excuse pour traverser la moitié de Londres à pied entre le thé et le dîner. Le chasseur de renards chasse pour conserver la race des renards, le joueur de golf joue au golf pour préserver des bâtisseurs les espaces libres et nous, quand le désir nous prend d’aller déambuler dans les rues, un crayon nous sert de prétexte et nous disons en nous levant : « Il faut vraiment que j’achète un crayon », comme si d’invoquer ce prétexte nous permettait de nous offrir en toute sécurité le plus grand agrément de la vie citadine en hiver : flâner dans les rues de Londres.

    Le soir de préférence et en saison d’hiver : en hiver, l’air a le pétillant du champagne et les rues sont accueillantes, reconnaissantes. Nous ne sommes pas rappelés à l’ordre, comme en été, par la soif d’ombre, de solitude, et les doux effluves des foins. Les heures du soir nous donnent le détachement qui est le privilège de la pénombre et de la lumière des lampes. »

    Ne la trouvez-vous pas allègre, ironique, sincère, poétique, la plume de Virginia Woolf ? Il vous en faut plus ? Ce qui se passe en nous – « nous dépouillons le moi que nos amis connaissent » – quand nous quittons la maison et « cette coupe sur la cheminée, achetée à Mantoue par un jour de grand vent », c’est que l’œil s’ouvre autrement : « L’œil n’est pas un mineur, un plongeur, un chercheur de trésors enfouis. Il nous porte doucement, au gré du courant ; l’esprit paresse et sommeille, mais il observe peut-être tout en dormant. »

    « La beauté d’une rue de Londres », les lumières et les ombres… puis l’observation d’une naine au joli pied cambré qui essaie des chaussures dans un magasin, et le regard change tout à coup, s’arrête plus attentivement sur les « miséreux » qui vivent dans la rue et qui « considèrent sans haine les flâneurs heureux que nous sommes ». Plus loin, on examine d’autres devantures : magasin de meubles, bijoux anciens, bouquinistes – « Les livres d’occasion sont des sauvages, des vagabonds ; ce sont des troupeaux de tout poil rassemblés au hasard, leur charme fait défaut aux livres apprivoisés des libraires. »

    La nouvelle de Virginia Woolf, parfaitement concentrée sur ce parcours dans Londres, est un feu d’artifice. « Où est le véritable moi ? » Il faut tout de même, ne l’oublions pas, trouver une boutique où acheter un crayon ! Je ne vous en dis pas plus, je vous laisse y entrer avec notre promeneuse : « Pénétrer dans un lieu étranger est toujours une aventure ; l’atmosphère y est parfumée par le caractère et la vie de ses habitants et dès l’entrée nous sommes assaillis par une vague d’émotions neuves. »

    La lecture au long cours procède par bonds, ou plutôt jette sans cesse des ponts. Portée par cette magnifique conteuse, me voilà en train de chercher dans le Journal de Kafka, au génie si différent, cette merveilleuse page sur le bonheur de sortir : « Quand on semble définitivement décidé à rester chez soi pour la soirée, quand on a mis un veston d’intérieur, … » (page 206 si vous possédez ce Journal en Livre de Poche Biblio, 1982, dans la traduction de Marthe Robert). Un autre chef-d’oeuvre à relire.